"Il n' y a qu'une seule supériorité: celle du coeur !"

L.V. Beethoven

Prêtons attention à ces adolescents de 13 à 19 ans placés par la DDASS et la Justice, cas parmi les plus lourds sur le plan social et caractériel. Ces adolescents ont vécu dans une succession de milieux qui ont été parfois (mais pas toujours) le milieu père et mère à la naissance, les grands parents, les oncles et tantes, ou d’autres membres plus éloignés de la famille, des placements nourriciers, des placements institutionnels. 

Et très souvent, ce n’est pas auprès du père et de la mère que ces adolescents ont vécu le plus longtemps. On s’aperçoit qu’on est souvent en face d’un véritable chaos. 


Prêtons plus particulièrement attention à ceux qui ont subi les pires sévices physiques et psychiques (près de 1O%). Ils ne disent pas au départ qu’ils ont été maltraités. Pour eux, aller se plaindre serait quelque chose de l’ordre d’une dénonciation comme s’ils se disaient : “Je vais dénoncer des parents que je déteste mais qu’au fond j’aime quand même ; les dénoncer, je ne peux pas y arriver”. 


Par ailleurs, ces adolescents ont des difficultés de comportement qui sont repérées, punies par le milieu social ou par la famille. Un garçon qui vole, quand il reçoit de son père une raclée épouvantable à coups de matraque, même s’il saigne... se dit : “Après tout, je n’ai eu que ce que je méritais, je suis un salaud parce que je suis délinquant, je suis voleur”. Le garçon est culpabilisé de ce qu’il fait à tel point qu’il dit : “Aller me plaindre comme ça que mes parents tapent un peu fort... c’est peut être que moi aussi je suis un peu trop déviant ou agressif...”. 


Lorsque les parents maltraitants sont l’objet d’un discours de haine (on a entendu des garçons dire “mon père je le tuerai, ma mère je la tuerai, c’est une salope, c’est une ordure), en fait, sous ce discours de haine, il y a l’amour qui existe. 

Aussi maltraitants soient-ils, aussi “pathologiques” soient-ils, les parents et les images des parents sont indéboulonnables dans le vécu et dans la tête de ces jeunes. C’est là une constatation très importante. Si on ne travaille pas avec cette idée là, si on veut se placer en substituts, en bon parents qui vont tout combler, on va à l’échec ou on se berce avec des illusions. 


C’est exceptionnel que les adolescents parlent d’eux-mêmes des sévices qu’ils ont subis de leurs parents et c’est seulement au bout de plusieurs semaines et la plupart du temps au bout de plusieurs mois, lorsqu’on a établi des relations de confiance avec eux, qu’ils commencent à expliquer avec beaucoup de malaise qu’ils ont été maltraités dans leur milieu familial ou par les institutions. 


Depuis trois ans qu’on a étudié le devenir de ces adolescents, on sait que ceux qui ont été maltraités sont plus nombreux à poser dans la pratique quotidienne des problèmes de tolérance que ceux qui n’ont pas été maltraités. Et on sait qu’il y a une pratique à établir avec eux qui est différente de celles qu’ils convient d’établir avec d’autres adolescents qui n’ont pas vécu ces problèmes de mauvais traitements physiques et psychiques. A priori, on pourrait croire qu’il faut donner à un enfant martyr beaucoup plus d’amour qu’aux autres, alors qu’en fait ce n’est non pas l’attitude inverse, mais c’est une certaine réserve qu’il est nécessaire d’apporter. 


La réconciliation fantasmatique 


Si on ne se met pas bien dans la tête que les parents sont indéboulonnables et si on essaie pas de les aider à se réconcilier au moins dans leurs fantasmes avec leurs parents, ils ne pourront pas arriver à vivre de façon à peu près épanouie. Il ne s’agit pas du tout qu’au bout de deux ans un adolescent qui est arrivé en disant : “je hais mon père ou ma mère” ou “mon père m’a foutu un coup de couteau je vais le tuer”, qu’il tombe dans les bras de ses parents en disant “maintenant on est les meilleurs parents et les meilleurs enfants du monde, embrassons nous et revivons ensemble”. Il s’agit d’une réconciliation au niveau des fantasmes. Il faut que ces discours de haine que les adolescents tiennent puisse s’assouplir un peu, même s’il n’y a pas dans la réalité une reprise de contact effective. Il faut qu’ils puissent au moins abandonner cette espèce de ressentiment, cette espèce d’agressivité d’une extrême violence qu’ils ont à l’égard de leur père et de leur mère, et qu’au moins dans leur tête les scénarios soient déjà plus détendus et plus assouplis. Pour quelques uns d’entre eux, cette haine à l’arrivée à l’égard de leur famille va jusqu’à un véritable déni de leur filiation.(“ce mec là n’est pas mon père, cette salope là ce n’est pas ma mère”). Au fond, pour eux, la réconciliation fantasmatique passe par la reconnaissance de leur filiation (ce père là et cette mère là sont bien les leurs et non point des étrangers avec qu’il n’y aurait plus rien qui se passe et qui seraient même sortis de leurs fantasmes - ce qui serait d’ailleurs inexact comme nous le montre l’étude de la notion d’image). 


Les liens de l’enfant avec sa famille, l’inscription de l’enfant dans sa filiation


Ces adolescents continuent à avoir des relations avec leurs parents même quand ces parents sont des parents maltraitants. On n’a pas manqué de mettre une étiquette essentiellement négative sur ces relations en les qualifiant de sadomasochistes, en disant qu’il y a un père sadique et un garçon masochiste... L’étiquette est excessive et elle sert à cacher l’essentiel : le caractère indispensable de sa famille pour l’enfant detoute façon. 

Certes, un problème se pose, celui de la protection des enfants pour des raisons de sauvegarde vitale puisqu’il y a des enfants battus qui meurent. 

Or, actuellement, on s’aperçoit dans le monde entier que les enfants battus que l’on a séparé de leur famille pour ces raisons de sauvegarde vitale, ce sont généralement des enfants qui vont très mal : on n’a pas résolu pour autant leurs problèmes. Le Professeur Diatkine, qui nous le rappelle, précise : “Il vaut mieux reconnaître la difficulté d’une situation et essayer de la traiter sur place que de croire que par des mesures chirurgicales on arrivera à de meilleurs résultats”. 


Le problème de la protection des adolescents de 13 à 19 ans dont nous parlions précédemment ne s’est pas posé dans les mêmes termes. Pour eux, pour ces gaillards là, il n’y a pas de risque majeur. De toute façon, si on leur interdit d’aller chez leurs parents ou si on prend des mesures de contrainte physique pour les empêcher d’y aller, ils y vont quand même. Sous leur haine, il y a l’amour qui existe. Cette relation d’amour est tellement forte que si on empêchait un adolescent (ou une adolescente) d’aller voir ses parents, il ne demanderait pas notre avis, il “fuguerait”, il se débrouillerait bien d’une façon ou d’une autre. Il y a des adolescents qui font des trajets absolument étonnants, en particulier ceux qui n’ont pas connu leurs parents, qui ont été abandonnés, et qui à un moment de leur adolescence sont très marqués par ce problème de filiation. Quelquefois, nous ne sommes pas à même d’y répondre, les services sociaux ne sont pas à même d’y répondre non plus. On voit des adolescents disparaître, faire de véritables fugues pour aller dans la région où ils pensent que leur père ou leur mère vit, ou ont peut-être vécu quand ils ont l’impression qu’ils sont morts. Parfois, il y en a qui vont même jusque dans les cimetières pour voir si c’est là que leur père est mort et enterré. Cette préoccupation peut paraître tragique, elle est en tout cas indéracinable. Quel que soit le père et quelle que soit la mère, qu’ils soient morts, inexistants, malades, maltraitants, ce sont deux images qu’on ne peut pas retirer du vécu et du fantasme. 


De quelques mesures institutionnelles 


Ces adolescents conservaient des liens avec leur famille pendant le séjour, ils y allaient en week-end. Cette fréquentation n’était pas seulement autorisée elle était encouragée et même vivement soutenue. A titre d’exemple, le financement des trajets pour que les garçons puissent se rendre dans leur famille était le premier poste inscrit dans le budget. Ce maintien des relations entre les adolescents et leur famille a toujours été considéré par l’équipe comme quelque chose d’absolument indispensable. 


Les parents maintenaient des liens avec le garçon et nouaient des liens avec les membres de l’équipe (Il ne s’agissait pas de prise en charge de la famille). Les rencontres entre les parents et un ou plusieurs membres de l’équipe étaient extrêmement fréquentes et avaient lieu de façon régulière. L’adulte de l’équipe n’était pas un substitut parental mais un “complément parental temporaire”. 

Le contrat passé au départ entre la maison (tel ou tel adulte de la maison) et le garçon se situait bien dans les interactions enfant-famille-éducateur. L’Adulte disait de façon explicite au garçon : “Tu as des difficultés, je n’entre pas dans le détail, il ne s’agit pas de savoir si tu as volé... Tu as des difficultés, je vais essayer de t’aider dans la situation où tu te trouves en me mettant à côté de toi, non pas contre tes parents, même si tu me dis que tu les hais et que tu as envie de les tuer, mais en face d’eux”. 

Et la nuance est importante : “Je suis à côté de toi, en face de tes parents, en face de tes professeurs à l’école, en face de ton patron si tu as un patron que tu veux tuer parce qu’il t’a foutu à la porte... mais je ne suis pas contre les interlocuteurs que tu rencontres dans l’existence...” Et bien sûr, le garçon mettait le contrat à l’épreuve. 


Après le séjour qui durait deux ou trois ans, un garçon sur deux retournait dans son milieu familial de façon régulière ou plus ou moins régulière. Le séjour n’avait pas débouché sur une rupture et il n’avait pas toujours débouché sur l’indépendance à laquelle on peut s’attendre de garçons de 17-18 ans, sauf pour la moitié d’entre eux. En tout cas, les relations avec les milieux familiaux ne s’étaient jamais détériorés mais au contraire toujours un peu, voire beaucoup restaurées.


Joe Finder

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