"Il n' y a qu'une seule supériorité: celle du coeur !"

L.V. Beethoven

 

En 1990, Magali Hélias interrogeait S. Tomkiewicz et J. Finder sur leur pratique éducative aux CFDJ de Vitry et du Plessis-Trévise.

Extrait de cet entretien filmé concernant la transmissibilité de leur expérience.



Méthodes CFDJ - Quelle Transmissibilité ?


MH : Finalement, vos techniques sont-elles transmissibles ?  


JF : Cela fait longtemps  que ce problème nous préoccupe. Pendant plus de 15 ans, malgré quelques publications en collaboration avec Tom, j’ai commis l’erreur de ne pas chercher à transmettre ce que nous considérions comme l’essentiel. J’étais si heureux de faire ce que je faisais. Pourtant, en dépit de mon apparente efficacité j’étais par moments trop incertain de la valeur réelle de mon action de mes recherches pour être plus efficace, plus respectueux encore. Je m’interrogeais sans cesse sur la dangerosité éventuelle de nos méthodes,  surtout, si elles tombaient entre les mains de techniciens peu scrupuleux. Au cours de quelques rares réunions avec des sommités psychiatriques, je faisais un véritable complexe d’infériorité, compte tenu de ma modeste formation personnelle, par rapport aux responsabilités écrasantes en thérapie que nos psychiatres superviseurs me confiaient.

Je m’étais torturé jusqu’à me demander s’il fallait réellement  avoir recours à des techniques si peu conformes à la bonne vieille morale. Il y a de quoi s’inquiéter lorsqu’on ose aller aussi loin que nous dans l’âme des adolescents exceptionnels. “- La solide catamnèse entreprise par le dr. B. Zeiller, de l'U.69, dans les années 70, confirma nos “bons résultats," mais ne mettait pas fin à mes inquiétudes.

Lorsqu'on aime trop son travail, on a le devoir de s'interroger sur le degré réel de l'oblativité  de son "dévouement." 

Donner sans se priver de quelque chose n’est qu’échanger, j’en suis persuadé. A part de quelques heures de sommeil, quelques jours de repos, de quoi me suis-je privé en échangeant tant d’amitié avec les garçons et les filles, à qui la vie n'avait guère fait des cadeaux ?  Pourtant, j’en arrive à me croire  capable de faire encore des progrès, malgré mon  âge.  C’est pourquoi je commence à croire à la transmissibilité.


ST : je pense que ce que Joe nous dit là de la transmissibilité est assez merveilleux, plein de modestie, de profondeur et ça m’a ému réellement. Alors, j’ai un peu honte de vouloir le compléter. Depuis plus de 30 ans, alors que nous sommes en général plutôt d’accord sur tout, même si nous donnons toujours l’impression de nous engueuler comme un vieux couple, la seule chose sur laquelle nous n’étions fondamentalement pas du même avis, c’était sur la transmissibilité. J’ai toujours pensé que ce n’est pas transmissible, alors que Joe lui, comme il le disait, espérait comme on court après une étoile dont on est amoureux - que ça sera un jour transmissible. Je n’y ai jamais cru, je vous le dis franchement. Il est difficile d’analyser la non-transmissibilité du système Findérien et j’ai souvent dans ma tête comparé Joe à Freud. Pourquoi Freud a-t-il réussi à transmettre sa méthode ? D’abord, je pense qu’il a permis aux gens qui l’ont suivi de gagner beaucoup d’argent alors que Joe, par contre, ne leur proposait rien du tout. Ca c’est déjà une grosse différence. Freud était un homme de magouille, d’organisation alors que Joe est un solitaire un peu complexé, donc incapable de transmettre. Je pense que Freud tout en excluant de temps en temps ceux qui lui paraissaient infidèles acceptait finalement toutes sortes d’avachissement de sa méthodologie qui sont devenues extraordinaires depuis sa mort alors que Joe en vrai puriste en vrai mariste, est prêt à brûler les gens qui changent une virgule, à savoir, qui ne font pas les choses à la perfection uniquement pour les gamins. Il me semble quand même que toutes ces raisons là sont secondaires, c’est pas vraiment le plus important.


Il y a 3 raisons vraiment importantes qui rendent la chose non transmissible :

  1. - La 1ère, c’est que pour transmettre quelque chose de contraire à la loi du pays, à la morale ordinaire, il faut être fou. Or, Joe n’est pas fou et ne veut pas finir à l’hôpital psychiatrique ou en prison comme Reich.... Il n’y a pas de doute que celui qui est le plus proche de Joe tant par son amour des jeunes que par l’importance qu’il a donnée  à la sexualité dans la vie en général, a fini par faire des choses exagérées. Reich s’en était tellement vanté qu’il a fini comme vous savez. Il a violé ouvertement l’opinion publique  au début avec les jeunes de Vienne, ensuite avec les adultes. Or, Joe et moi nous sommes toujours restés fidèles à ce que nous avons dit en 1962 à ce fameux professeur qui m’a fait connaître Joe et qui disait : “Faites ce que vous voulez, mais n’en  parlez pas”. Il est donc difficile de transmettre quelque chose de clandestin dans le style alchimiste etc...  Je me rappelle les batailles héroïques que nous eûmes  en 1972 lorsque à la reprise de la thérapie, il s’agissait seulement d’en parler aux éducateurs.

  2. La 2ème raison,  plus intime, est que très rares sont des gens  capables de supporter ce que Joe peut supporter au moment des séances, par exemple. J’ai essayé de faire plusieurs fois comme Joe avec des garçons, je vous avoue franchement que malgré mon attitude A.A.A. je mourrais d’ennui de le voir se tortiller sur le lit. J’avais envie de bailler, de m’endormir, de foutre le camp.  Joe, lui, est prêt à rester avec un  jeune  2, 3, 4, 5 heures ou plus.  Ca c’est difficilement transmissible aux braves gens syndiqués, assurés sociaux que nous sommes tous.

  3. La dernière raison de la non transmissibilité,  c’est désagréable de le dire devant Joe - mais il faut bien le dire quand même -  c’est que Joe il vit tout seul, il est disponible pour les gamins 24h sur 24.  Il accepte des fonctions qu’aucun éducateur, aucun psy, aucun curé n’accepte  envers les jeunes. Même les plus dévoués d’entre nous, ils restent quelques heures de plus, mais il n’est pas du tout évident  que ces gamins tolèrent ce viol de leur intimité, une tentative d’initiation, cette mise à nu psychique et même physique devant un adulte, devant un bureaucrate de l’éducation,  qui, en plein  milieu d’une séance va dire  :” il est sept heures moins le quart, moi je dois partir”.  

Pour transmettre la méthode de Joe, il faut trouver des personnalités comme Joe.  Or, statistiquement, ce type de personne ne dépasse guère 1 pour 1 million, nettement pas assez pour faire école. Ma réponse n’est pas encore définitive parce que je n’ai jamais compris comment Freud a pu transmettre ce qu’il a fait. Il devait avoir une rouerie. Il a réussi bien que c’était aussi très scandaleux psychologiquement ce qu’il faisait à l’époque : parler de la sexualité avec un petit enfant était aussi choquant pour la bonne société bourgeoise que de supporter un adolescent délinquant qui se masturbe en 1990 . Freud a eu le courage de passer outre et a aussitôt publié. Or, Joe et moi n’avons jamais publié le détail des séances. Comment voulez-vous qu’on transmette tout ça ? 

Si nous parlons ici, c’est que nous pensons quand même pouvoir laisser un testament. Il faut ajouter quand même  et distinguer la transmissibilité de la thérapie allongée et la transmissibilité de certaines techniques et de l’attitude générale de Joe. Il y a des choses qui sont transmissibles relativement facilement : l’humanisme que nous avons, une attitude chouette envers les jeunes , le respect des gamins et certaines techniques comme le photodrame,  le vidéodrame, la musique et la poésie, le sociodrame, etc. que nous avons essayé de transmettre. Tous ceux qui ont voulu singer Joe se sont cassés la gueule et n’ont jamais été foutus de faire un photodrame correct, sauf une personne. Ca prouve que c’est très difficile à transmettre et on n’a pas voulu suivre les règles qu’on s’était imposées, car les gens ont voulu faire des photodrames sans les subir, alors qu’une des forces de psychanalyse de Freud, j’ai oublié de le dire,  c’est que Freud obligeait tous ceux qui voulaient le singer, de se soumettre d’abord à sa thérapeutique. 


Quand les gens accepteront de se foutre à poil devant Joe, après ils pourront faire allonger les gamins d’une manière correcte, mais tant qu’on ne l’a pas fait, cela devient de la fumisterie. C’est ça aussi la supériorité de Freud sur Joe.  Tant qu’on n' a pas fait un photodrame on ne peut qu’être cochon et de bas niveau.  On n’a jamais fait assez de formation de gens sur le tas, et les soumettre à la méthode ; c’était particulièrement net  avec notre tentative avortée de formation de photodramaturge en 1980.  

Il y a un tas de nanas qui se sont lancées, et même des mecs, après une formation rapide  et qui n’ont jamais eu de photodrame fait par Joe. Donc, ils n’ont fait que presque de la merde.



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