Le CFDJ de Vitry fut créé en juillet 1950, sur l’initiative de Monsieur le juge Jean Chazal qui, le premier en France, proposa, prôna et mit au point la formule  du foyer de semi-liberté : des foyers situés à proximité d’une ville, à petit effectif - 15 à 2O adolescents et menés par quelques éducateurs motivés par une formule souple et libérale.


Dès 1947, Monsieur Jean Chazal était convaincu qu’au-delà de la suppression des bagnes pour enfants, il fallait mettre en place des formules réellement éducatives pour favoriser l’épanouissement d’adolescents qui souffrent avant tout de graves carences affectives. Ces nouveaux foyers devaient se trouver de préférence à proximité de leur milieu de vie habituel. Pour convaincre les sceptiques et les hésitants, le juge Chazal engagea une véritable bataille personnelle.



A cette époque, la quasi totalité des internats  et centres d’observation,  

même "les Bons Pasteurs" dirigés par des nonnes, fonctionnaient avec un

effectif de 60 à 250 jeunes et les établissements de l’Etat avaient conservé

leur allure plus ou moins carcérale.

Une Association selon la loi de 1901, Les Centres Familiaux de Jeunes, avaient «hérité» une propriété de 2.OOO m2 à Vitry sur Seine, qui faisait encore partie du département de la Seine (Val-de-Marne, aujourd'hui).


L’Association, rétablie dans ses droits à la libération,  avait pour nom «L’enfant au grand air ». Leurs biens avaient été été confisqués, puisque dirigée par un juif  du nom de Grumbach, par les forces d’occupation pendant la deuxième guerre mondiale.

L’accord entre Mme Grumbach,  M. Jean Chazal, le créateur des Foyers de Semi-liberté, et  Mr. Louis Revon, président de l’Association CFDJ, se fait dans l’enthousiasme et la précipitation.

La fameuse ordonnance du 2 février 1945 avait été promulguée et un nombre imposant de jeunes attendaient un placement «éducatif». Pour mettre en fonction le premier établissement de semi-liberté pour adolescents  il ne manquait plus qu’une équipe d’encadrement atypique. 


Puisque cette nouvelle formule de foyer devait avoir un climat familial, le choix parmi les surveillants des internats semblait peu indiqué pour former l’équipe idéale du Foyer. Les scouts de France sollicités hésitaient à prendre en charge un établissement peuplé de jeunes délinquants à l’allure dangereuse. 


Jean Chazal (à gauche) et Henri Joubrel (à droite)

Henri Joubrel, journaliste écrivain célèbre à cette époque, ami de Jean Chazal, préparait à cette époque son livre  de louanges sur l’internat «humanisé» de Kergoat de plusieurs douzaines de pensionnaires (il fera partie du comité directeur du foyer de Vitry). Après de longues hésitations et les interventions convaincantes du juge Chazal, l’écrivain finit par changer son fusil d’épaule.


De préférence l’enseignement, primaire ou secondaire, semblait pouvoir fournir, dans l’immédiat des éducateurs nantis d’un minimum d’expérience. L’école des éducateurs de  Montesson, dirigé par Mr. Pinaud ne parvenait encore pas à faire face à la pénurie d’éducateurs. 

D’autres Associations préparaient le lancement d’autres foyers, selon la formule de Jean Chazal. Ce dernier, tout en témoignant une immense sympathie à l’une des premières écoles de formation d’éducateurs, manifestait une réserve  nuancée, pour ce centre de formation trop près de l’internat de Montesson, dont le fonctionnement paraissait encore  fort éloigné de sa formule de semi-liberté d’inspiration profondément humaniste.


Un collègue de travail du collège où j’enseignais l’allemand et l’anglais pour les sixièmes,  s’appuyait, à cause de mes confidences sur mes sentiments de culpabilité d’avoir survécu aux affres de la guerre, y compris des batailles sanglantes. Il m’invitait avec insistance de venir entendre les conférences du juge Chazal en évoquant aussi l’urgence de recruter du personnel d’encadrement.

Chazal ne tenait pas à ce qu’on engagea  des braves types, qui n’avaient jamais encadré des jeunes et qui simplement cherchaient un boulot aux apparences faciles. 

Après avoir assisté à une poignante conférence du juge Chazal au Palais de Justice de Paris, et convaincu qu’il fallait abandonner et mon travail et mon logement, je me retrouvai quelques jours plus tard et un peu malgré moi, dans le bureau du Président Revon, ingénieur en chef de la SNCF.


Notre entretien d’engagement fut assez traumatisant : un Président- bienveillant mais sec, deux téléphones qui sonnaient sans discontinuer et deux secrétaires  dans son bureau, dont l’une prenait en sténo, en silence, chacun de mes mots.

Cela m’intimidait. J’avoue avoir pensé: « pourvu que je ne fasse pas l’affaire et que je puisse rester tranquille dans mon boulot de petit enseignant…»

L’appréciation immédiate  portée sur moi par l’ingénieur en chef- de la SNCF- président du CFDJ, me dérouta : culture générale satisfaisante, en plus polyglotte. Formation universitaire nulle. Dommage pour notre établissement pilote. Bonnes réponses, quoique hésitantes aux problèmes de la vie quotidienne ;  A mon avis, beaucoup trop timide.

Cependant, le Président conclut par ces mots : puisque vous convenez, avant tout au grand  juge Chazal et que mon épouse, Secrétaire Générale de l’Oeuvre CFDJ tient déjà énormément à vous, je m’incline et vous engage à l’essai pour un mois. Prenez note : Face aux adolescents, qui nous seront confiés par les juges pour enfants, notre leitmotiv sera celui-ci : «Ton avenir est en toi»


Presque maternelle, la Secrétaire Générale, Marie-Magdeleine REVON, épouse du Président, me donna plus de détails sur l’esprit qu’il convenait de créer dans ce nouveau centre familial. Il s’agissait de l’esprit scout, alors à la mode, mais  plus proche d’une ambiance familiale. Je trouvais ça peu conciliable, mais gardais prudemment le silence.

La perspective de devoir endosser le statut du «chef scout» me laissait dubitatif et l’ambiance familiale que j’étais censé créer en même temps me laissait également quelque peu perplexe. 

J’avais déjà tellement roulé ma bosse dans pas mal de milieux et mon scepticisme me tannait fréquemment.

Je l’avais avoué à Jean Chazal, mais sa réponse me désarmait: «Tant mieux. Cela vous poussera à conserver dans chaque situation le regard d’en haut.»


Quelle ambiance familiale ? me demandais-je ? Celle des familles aisées où le père omnipotent et dictateur exige d’être vouvoyé par sa progéniture ? Celle des familles populaires où la majorité des parents poussaient leurs gosses au travail  le plutôt possible, à cause de la misère et ayant ont quitté eux-mêmes l’école à 12 ans au plus tard ? J’eus très vite d’autres soucis beaucoup plus prosaïques. Il me fallait  attendre la fin de l’année scolaire dans mon ancien travail. J’arriverai donc au nouveau CFDJ avec une semaine de retard, à savoir le 1er juillet 1950.


Le Foyer dans les années 50



Jean Ughetto dans les années 50

Après l’euphorie des premières semaines après ma prise de fonction dans l’équipe, composée d’un deuxième éducateur et d’une économe, directrice provisoire et des dons en nature parfois débordants, les moyens financiers de fonctionnement du Foyer fondirent avec une rapidité inquiétante. Nous manquions de tout. Puis nos grands adolescents ( 15 à 18 ans) au nombre de 8 à mon arrivée, avaient des grands besoins dans tous les domaines et un grand appétit.


Il n’était pas question de subventions de l’Etat avant plusieurs mois et pourtant l’effectif des jeunes augmentait plus rapidement encore que le nombre des catastrophes consécutives aux trous de la toiture et aux installations sanitaires dérisoires. Jean Filloux, un  ingénieur de l’EDF, trésorier du bureau, appelé comité de direction de l’Association, dirigé par, nous octroyait les fonds au compte-gouttes, après de savants calculs et d’interminables discussions au téléphone. Nous n’avions ni compte en banque, ni compte aux chèques postaux. Chaque semaine, l’argent pour survivre nous était remis en liquide. Souvent il arrivait en retard et les éducateurs devaient faire l’avance et solliciter l’intervention apaisante de la secrétaire générale pour limiter les conflits.


Mon salaire d’éducateur était  celui d’un manœuvre. Le Conseil d’administration avait décidé que plus de la moitié de notre salaire nous soit retenue, en remboursement des repas que nous prenions à la table des jeunes.


Je me trouvais, personnellement à l’abri des soucis d’argent puisque mon précédent salaire, comme enseignant dans un collège privé chic dans la région parisienne, m’avait permis d’accumuler des «économies».

Au bout de 11 semaines, découragé d’avoir à demander, souvent en vain, l’autorisation du comité pour régler les détails les plus simples de la vie quotidienne, Pierre Bobb premier jeune directeur, nommé donna sa démission, après avoir été menacé de renvoi par le président pour avoir fait du «mauvais esprit”. Lui succéda très brièvement Mr Halbitte.


Nous prélevions aussi 45% des salaires de nos adolescents travailleurs, ils conservaient les 55 %  restant ainsi répartis :  (15% pour l'argent de poche, 30% pour l'entretien : vêtements, coiffeur, chaussures, et 10% pour la caisse d'épargne) pour nous permettre d’assurer le financement de tous nos repas.


Pour illustrer nos difficultés, signalons qu’un soir notre dévouée cuisinière, faute de légumes à préparer pour nos 16 jeunes, au retour du travail ou de l’école allait ramasser illégalement des haricots dans le potager d’un voisin…Etant responsable provisoire du Foyer, j’en profitais naïvement, pour mettre en pratique mes idées de fonctionnement que seul le juge Jean Chazal semblait tolérer sans trop d’hésitations. 

Par la force des choses, «la démocratie» s’installait  donc au Foyer. Nous envisagions même d’organiser des élections dans le cadre de notre Foyer.


Nous tentions de faire face aux justes réclamations des garçons devant nos moyens matériels  si lamentables en leur livrant la version vraie et non édulcorée de nos difficultés. Mais, sans sombrer toutefois dans la sinistrose. Notre Ingénieur-en chef- président nous avait envoyé un don de la SNCF, sous forme d’une panoplie superbe d’outils mais nous n’avions ni vis, ni clous, ni boulons, ni écrous. 

Même pas quelques planches de qualité. J’en  réclamais discrètement.

Réponse immédiate de notre Président : «Vous en aurez gratuitement 5OO kilos dans une semaine».


Nos garçons ne respectaient que ce qui leur semblait respectable. Les chaises branlantes, trop longtemps branlantes et  vraiment irréparables subissaient parfois le sort extrême de la défenestration... Ils étaient en majorité fort adroits de leurs mains fabriquaient eux-mêmes des petits bancs plus solides.





Au cours de nos réunions qui avaient lieu toutes les semaines, les élus des garçons, les 2 éducateurs et l’économe, prenaient les décisions en commun pour faire face aux difficultés les plus pénibles et urgentes de notre vie quotidienne. Souvent, notre maîtresse de maison-économe soutenait nos initiatives de quelque fond secret. Aucun «sacrifice» ne résistait à notre enthousiasme. Le Juge Chazal, notre «père spirituel nous avait fait comprendre ce que risquait notre expérience: Réussir ou disparaître.


De ces réunions naquit la pratique du Conseil de Maison, la seule de nos réunions qui soit restée obligatoire pour tous les membres du Foyer. En toute liberté d’expression, nous y lavons notre linge sale en famille. Aucune présence étrangère n’y était  admise pendant fort longtemps.  Pas même celle du juge Chazal, bien qu’il fût très admiré et aimé de tous les adolescents.


J’y étais pour quelque chose. Jean CHAZAL, affectivement attaché à la première réalisation concrète de SON projet de foyer de semi-liberté, je craignais qu'il prenne ombrage de la liberté d'expression de nos jeunes garçons et de l'aveu de quelques bêtises, alors que 50% d'entre eux relevaient de la juridiction de Paris, dont Jean Chazal était responsable. A quel point un juge pour enfants peut-il «fermer les yeux, en entendant les récits de certains comportements au seuil du délit ?


Les connaissances livresques, voir pédagogiques des éducateurs n’étaient d’aucun secours pour la gestion éducative d’un tel foyer et le manque d’expérience nous obligeait à une recherche incessante de solutions face aux problèmes de groupe dont, au départ, nous ignorions l’existence. Comment soutenir et valoriser un adolescent systématiquement rejeté par la société, parfois même par sa propre famille dès son arrivée dans notre établissement?

Nous avons affronté tant d’insupportables difficultés avant de

comprendre et faire admettre, voire supporter qu’il faut accepter le nouveau venu, sans réserve aucune, sans questionnement indélicat,  dès son arrivée au Foyer. Même un jeune énurétique  était mal supporté dans une chambre de trois ou même cinq adolescents, à cause surtout des limites de l’espace vital de notre unique pavillon.


A cette époque, dès qu’un problème surgissait, nous recourions à une solution très simple, inspirée par le seul bon sens. Nous réunissions les gars qui peuplaient alors la maison. Dans un langage simple, avec le maximum d’humour, nous leur exposions le problème, puis, tâchant d’éviter à la fois l’autoritarisme guindé et le chantage affectif, nous sollicitions leur aide et leur collaboration. «Nous sommes tous embarqués dans le même bateau...» disions-nous fréquemment  lors de nos premiers conseils de maison.

J’avais rapidement fait quelques progrès de langage en lançant ma phrase-clé  réservée strictement, certes, aux mâles du (bas peuple): «Que celui qui n’a jamais fait pipi dans un lavabo, lève la main» .


Nos bâtiments demeuraient à peine habitables. Nous avons fabriqué avec de vieux bras de fauteuils le lustre de la salle à manger, pour habiller l’ampoule solitaire à notre arrivée dans ces lieux. Nous avions passé des nuits à la cave, à pomper les tonnes d’eau déversées par une chaudière  eau chaude-chauffage fissurée de notre installation de chauffage central. Cela fonctionnait encore au charbon.

Tous s’y mettaient : éducateurs et garçons. La collaboration de chacun s’imposait comme une condition de notre survie. Aux moments critiques, ceux de nos garçons qui travaillaient proposaient parfois une avance sur ce qui leur restait de leur modeste salaire pour renflouer la caisse du Foyer. L’éducateur devenait rapidement le conseiller accepté, le confident. Nous disions souvent au Conseil de maison que notre rôle ne consistait pas à surveiller les garçons mais à veiller sur eux.


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